Homélie du 4 février à Notre-Dame

5ème DIMANCHE ORDINAIRE B 2

Job 7,1-4.6-7 ; 1 Co 9,16-19.22-23 ; Mc 1,29-39

Toutes les informations qui nous parviennent sur l’état du monde nous parlent surtout de catastrophes, de guerres, de crises, d’injustices et donc de souffrances. Nous-mêmes devons affronter aussi dans notre vie personnelle la maladie d’un proche, la séparation, les conflits dans la famille ou au plan professionnel, les incivilités, etc. Comme si le Mal imposait son emprise et triomphait partout. Dans ce contexte, comment croire en un Dieu Amour ? Est-il raisonnable d’espérer ? Comment se comporter au quotidien ?

Toutes ces raisons nous invitent à nous arrêter sur l’histoire de Job dont nous avons entendu un extrait dans la 1ère lecture, car on y aborde le drame de l’humanité, celui du mal et de la souffrance injuste. Nous avons entendu la plainte de Job : « Vraiment la vie de l’homme sur la terre est une corvée… Je ne compte que des nuits de souffrance…le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube… » Et ce cri s’achève par une prière : « Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur ».

Pour bien comprendre, il faut savoir que le livre de Job est un conte théologique, une fiction,  qui aborde la question du mal et de la souffrance : Pourquoi y a-t-il du mal dans le monde ? Et devant ce mal et cette souffrance, que fait Dieu ?

Au début de l’histoire, Job est un homme juste et heureux.  Et voilà que s’abattent sur lui une quantité de malheurs. Ses amis viennent le voir, s’émeuvent de ce qui lui arrive, mais lui disent : si tu es malade c’est parce que tu as péché et que Dieu te punit. Jusqu’à sa femme qui lui dit : à quoi cela te sert d’avoir mené une vie juste et d’être croyant ; maudis Dieu et laisse tomber ta religion, tout cela ne sert à rien ! … Car, à l’époque, on pense que la justice de Dieu consiste à récompenser les bons et à punir les méchants. C’est ce que l’on appelle la ‘logique de rétribution’. Nous sommes dans la même logique quand nous disons aujourd’hui ‘Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ?’ ou ‘ils ne l’ont pas volé’…

Job est scandalisé par toutes ces réactions ; il répond qu’il n’a rien fait de mal qui mérite autant de souffrance. Mais ses amis lui rétorquent : tu as donc doublement tort ; non seulement, tu as péché – la preuve, c’est que tu souffres -, mais en plus tu as l’audace de le nier ! Il y a même un de ses amis qui va jusqu’à lui dire : « Heureux l’homme que Dieu réprimande ! Ne dédaigne donc pas la semonce du Puissant. C’est lui qui, en faisant souffrir répare, lui dont les mains, en brisant, guérissent. » (Jb 5,17-18).

Tout au long du livre, Job refuse ces explications trop faciles ; il voudrait bien que cesse tout ce verbiage inutile qui l’enfonce encore plus dans la solitude ; certaines de ses phrases sont d’ailleurs une leçon pour tous les visiteurs de malades et de souffrants : « Qui vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne ? » (Jb 13,5)… « Ecoutez-moi, écoutez-moi, c’est ainsi que vous me consolerez » (Jb 21,2). Autrement dit : Vous feriez mieux de vous taire et de m’écouter, c’est la seule manière de me consoler.

Et il ne va pas hésiter à exprimer tout ce qu’il ressent en lui de sentiment de révolte et d’injustice. Ce qui lui arrive est intolérable et injuste, et il le dit à Dieu. Il va même jusqu’à intenter un procès à Dieu et lui poser des questions mais sans jamais cesser d’affirmer : « Dieu ne peut être que juste »

Pendant tout ce temps de débat entre Job et ses amis, durant tout ce temps où Job crie son désespoir, Dieu ne dit rien. C’est le silence. Le silence de Dieu que l’on peut expérimenter quand on est soi-même au creux de la vague. Le silence de Dieu au moment de la mort de Jésus. Malgré le silence de Dieu, Job va continuer à espérer, et il va continuer à le prier.

Puis, enfin, à la fin de l’histoire, Dieu sort de son silence, et ce qu’Il dit est très surprenant. D’abord, il n’accuse pas Job de tel ou tel péché qui serait la cause de son malheur. Il ne se justifie pas non plus. Il lui fait voir la beauté de la création et la surabondance de la vie. Et Dieu ajoute : « Seul mon serviteur Job a bien parlé. » Ce qui veut dire qu’on a le droit de crier, de se révolter ; puis il invite Job à contempler la Création et à reconnaître humblement son ignorance. Comme un père reprend gentiment mais fermement son fils, Dieu fait comprendre à Job ce qu’il disait déjà par la bouche du prophète Isaïe : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. » (Is 55,8-9).

Job, qui est un homme intègre et droit, comprend la leçon. Il avoue : « J’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent… Je ne fais pas le poids, que te répliquerais-je ?… » (Jb 42,3 ; 40,4). Job fait tout un chemin, un travail intérieur, et comprend que Dieu se situe du côté de ceux qui souffrent et qu’il est vraiment son ami. Dieu n’est pas contre lui et n’est pas compromis avec le mal.

Job n’a pas toutes les réponses à ses questions. Le mal reste un mystère, mais il sait désormais que Dieu est là aux cotés des souffrants et qu’Il agit. L’homme a donc bien raison de se tourner vers Dieu pour exprimer sa souffrance et ses questions ; il a bien raison de le prier et d’espérer.

4 à 5 siècles après Job, nous voyons Dieu agir en la personne même de Jésus. Jésus met toutes ses forces, toutes ses énergies, engage toute sa personne dans la lutte contre le mal sous toutes ses formes. Et quand il guérit quelqu’un, ce n’est pas pour épater les foules puisqu’ensuite il demande le secret ; c’est toujours comme signe d’une guérison plus profonde d’un mal qui ronge intérieurement la personne. Il guérit les corps et les cœurs. Jésus fait triompher la vie sur les forces de la mort. Il n’y a en lui aucune connivence avec la souffrance et la mort.

Et au moment de sa passion, de son arrestation, de son procès et de sa condamnation injustes, il continue à faire confiance en Dieu ; il n’y a en lui aucune révolte ou amertume, aucun désir de vengeance ou de haine. C’est vraiment l’amour des hommes et de Dieu qui l’anime et le conduit. Il donne sa vie par amour et demande le pardon pour ses bourreaux. D’où l’acte de foi du centurion romain, à la fin de l’évangile de Marc : « Voyant la manière dont Jésus était mort, le centurion s’écria : ‘ Vraiment cet homme était le Fils de Dieu’ ». Le drame se transforme donc en bonne nouvelle. La vie triomphe de la mort car la puissance de Dieu est une force d’aimer et de pardonner.

Frères et sœurs, comme dit Claudel, « Jésus n’est pas venu expliquer la souffrance mais l’habiter par sa présence ». Laissons Jésus venir dans notre maison intérieure comme il est venu visiter la belle-mère de Pierre. Confions-lui ce qui nous fait mal et laissons-le habiter notre désir de vivre et d’aimer en vérité. Acceptons qu’Il nous prenne par la main pour nous relever. Et mettons-nous au service de nos frères et sœurs en témoignant du bonheur de vivre que le Seigneur nous donne. Amen.

Père Daniel Ducasse

 

Un commentaire

Ajouter un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.